Si on avait gagné ce barrage, j'aurais été incapable de bosser de la semaine tellement le niveau d'enthousiasme m'aurait chaviré ; eh bien là, dans l'immédiat, c'est l'émotion inverse, mais un peu le même effet...
Si je suis triste, c'est d'abord pour les joueurs, quand je repense à tous les efforts qu'ils ont fournis durant cette longue, longue année (les aller-retour en sélection, les entraînements à effectif réduit, les déplacements ingrats). On a beau dire qu'on s'est renforcé devant, on reste sans doute la seule équipe de Top14 qui ne compte pas d'abord sur des individus au physique hors-norme (à part l'exception Maximin), au point qu'on se paye le luxe de garder Tuipulotu au frigo toute la saison et de ne prendre aucun risque en laissant Isa en tribune lors d'un barrage historique ; alors j'imagine le degré d'abnégation et de douleur que doivent encaisser nos joueurs pour rivaliser avec les camions d'en face... Toutes ces journées passées à la 2e place : ils auraient largement mérité d'aller au Vélodrome. Mais le prix à payer était encore plus cher, trop cher pour nous, visiblement.
Ce match, je l'évalue surtout par rapport aux derniers affrontements de notre fin de saison. Comme au Stade Français, il nous a manqué 5 min de lucidité et de rigueur pour reprendre l'avantage avant la sirène. Comme à Montpellier, on a souffert face à une défense de fer et on s'en est remis à des ballons hauts.
Sur ce jeu au pied, le problème pour moi n'est pas tant dans les défaillances individuelles de nos ailiers (je voudrais bien nous y voir à leur place...). D'ailleurs, la récupération d'Aaron amène l'essai de l'espoir — et on le sort derrière, pour quel bénéfice ?... Et je ne suis vraiment pas sûr que Maddocks aurait fait mieux à leur place. Le problème, c'est qu'on a été trop
prévisibles dans ce secteur, comme souvent depuis février. Aucune passe au pied, aucun petit par-dessus, peut-être un coup de pied rasant à tout casser (ou même pas), une tentative contrée de Robson qui annule un turnover précieux en 1ère mi-temps, et voilà tout. Le Racing avait eu tout le luxe de se préparer à la vidéo, et s'est bien adapté, en particulier avec ce porté de Gibert qui nous a pourri les renvois courts. Globalement, on a récité notre partition sans mettre vraiment d'ingrédients nouveaux — à part ces renversements devant la ligne sur l'essai de Gorgadze, très bien sentis, qui ont surpris la défense.
Je ne peux pas m'empêcher d'avoir des doutes sur certains détails de coaching, même si c'est facile une fois le match joué : Whitelock titulaire, et qui sort même après Zegueur

, entrée tardive de Jolmès, Auradou pas remplacé alors qu'il était en surchauffe après un match à 200% (et plus de 1400 minutes cette saison), entrée de Despérès qui ne change pas grand-chose ; on aurait pu prévoir de sortir plus tôt Montoya et de le faire re-rentrer les dernières minutes, comme l'adversaire l'a fait avec Tarrit. Avoir Manu ou Isa sur le banc nous aurait bien aidé, je crois, mais les blessures connes sont passées par là. On n'a pas tous les éléments sur ce sujet.
Côté Racing, je me disais que s'ils reproduisaient leur performance de Clermont, ils seraient absolument intouchables. Eh bien, c'est à peu près ce qu'ils ont fait — des contres dévastateurs, deux-trois passes après contact assassines, des collusions féroces, leur 8 zimbabwéen aux jambes de feu —, et pourtant, on ne finit qu'à un souffle, moins d'une pénalité. C'est dire si on a livré une grande partie, malgré toutes nos erreurs.
Oui, ce fut vraiment un grand match de rugby. Notre équipe est revenue plusieurs fois après avoir pris des coups de massue : ils se sont transcendés. Respect total.
Le plus cruel, c'est qu'AUCUNE préparation minutieuse à l'entraînement ne peut empêcher le ballon de taper sur le pied d'un joueur dans un ruck (sur la récup décisive de Bamba). AUCUN perfectionnisme du lancer en touche ne peut éviter qu'il y ait un lancer pas droit de 10 CENTIMÈTRES, invisible à l'œil nu — dont les Racingmen n'auraient jamais reparlé s'il n'avait pas été sifflé, j'en suis certain. La percée de Gorgadze dans les 22 qui se termine par une interception... : c'était fabuleux, quatre offloads entre les avants dans un mouchoir de poche, pour en arriver là...
Beaucoup trop d'émotions cette saison, finalement : on a rêvé, on s'est grisé, mais on y a laissé des plumes. Je ne sais pas comment vous faites pour vous projeter déjà vers la saison prochaine : moi, après une fin pareille, c'est un trop-plein, j'ai besoin de deux mois de coupure au minimum. Et pourtant, j'ai tout le voyage pour Marseille de réservé. Moi non plus, je ne sais plus quoi en faire...

"Je connais un type qui est tellement con qu'il ne comprend même pas ce qu'il pense." (Philippe Geluck)